Nous vous livrons ci-dessous un compte-rendu subjectif mais néanmoins instructif de Pascal Pierrey, qui retrace les événements du samedi matin 22 janvier. Voici:

Ce matin du samedi 22 janvier 2011, nous avons rendez-vous avec les sept salariés de l’Association menacés de perdre leur emploi. Depuis la veille au soir, la rumeur s’est propagée : le bureau organise en secret une AG et ses membres ont rendez-vous au 17 rue du Faubourg du Temple. Ironie du sort, les Pages Jaunes indiquent aussi que c’est l’adresse de Boostyourjob…

Nous sommes une vingtaine à attendre dans la cour, auteurs, adhérents, membres fondateurs, anciens salariés. Nous patientons, mais visiblement il n’y a personne. Laetitia qui a été conviée à l’AG secrète, mais qui se trouve parmi nous, contacte Isabelle Chipot, secrétaire du bureau de L’Association, pour savoir ce qu’il se passe. La réunion a été déplacée au 57 rue de Varenne. Nous partons aussitôt en métro. Mais nous en sortons avant d’arriver à destination car nous avons appris que l’adresse en question serait celle d’un ministère, peut-être même celui du travail. La blague est bonne, sans aucun doute ! Dépités, nous rejoignons alors le local de l‘Association où, tout en discutant, nous pouvons vérifier l’adresse de l’avocat. Surprise : il se trouve effectivement rue de Varenne. C’est reparti !

Arrivée dans les « beaux quartiers » des Invalides. Des dizaines d’hôtels particuliers bordent les deux côtés de la rue de Varenne. Climat pesant. Les murs sont hauts, les fenêtres rares, les trottoirs étroits, les passants inexistants. Il ne doit pas y avoir d’habitants vivants et personne ne travaille le samedi en dehors des flics en guérite. D’autres, en gilet pare-balle, arpentent la rue en nous dévisageant. On pourrait croire qu’ils sont là pour nous.

Nous arrivons au 57. C’est l’Hôtel Matignon, secrétariat général du gouvernement, service du premier ministre. L’avocat est au 55. Nous sonnons, présentation à l’interphone. La porte s’ouvre, nous gravissons un somptueux escalier. Nous sommes reçus dans un hall immense (l’appartement de deux pièces dans lequel je vis y tiendrait parfaitement) par un personnage qui jauge chacun d’entre nous, comme pour évaluer les forces en présence. Il s’est paré d’un sourire ironique et hautain qui ne le quitte jamais. Nous l’apprendrons plus tard, c’est lui qui a offert de recevoir l’AG extraordinaire secrète dans ses bureaux de la rue du faubourg du Temple. C’est aussi lui qui, nous voyant arriver le matin, a proposé de relocaliser d’urgence la réunion chez l’avocat. C’est encore lui qui justifie sa présence en annonçant qu’il connaît l’Association depuis longtemps, puisqu’il l’a découverte par les bouquins de David B dont il est un fervent admirateur. On devine qu’il se verrait bien siéger au nouveau bureau. Moi qui suis fan de Julie Doucet ou de Menu, je me demande quelle place je pourrais bien avoir.
 Nous entrons enfin dans le bureau de l’avocat. L’espace est immense. Son dépouillement trahit le luxe extrême. Les membres du bureau sont assis autour d’une grande table carrée. Sont présents : Patricia Perdrizet et Isabelle Chipot, respectivement présidente et secrétaire du bureau, ainsi que Jean-Christophe Menu, Étienne Robial, Pacôme Thiellement, le fan de David B, Dorothée Charles, une personne que nous ne connaissons pas et l’avocat Jérémie Chouraqui. Nous nous déployons autour d’eux, debout. Ils restent assis. L’atmosphère est tendue. Patricia est crispée dans une posture rigoriste, assez effrayante pour moi qui ne l’avais encore jamais rencontrée. Menu est affalé, visage renfrogné, mains crispées. Robial est souriant, mais semble ailleurs. Le dialogue va être facile…

Joann Sfar demande si nous sommes en présence d’une AG et précise, qu’en tel cas, ses décisions ne seront pas valides puisque tous les membres n’ont pas été convoqués par lettre recommandée. Patricia fait quelques remarques laissant penser que tous les membres n’auraient pas la même légitimité puisqu’elle a vu passer dernièrement de nombreuses demandes d’adhésion qu’elle estime suspectes car sans doute partisanes des salariés de l’Association. Ambiance… L’avocat explore son ordinateur, mais ne trouve pas de mentions particulières pour la tenue d’une AG. C’est qu’il lit les statuts de l’Association, alors qu’il devrait regarder dans le règlement intérieur. Comme il n’en connaît pas l’existence, nous lui en fournissons une copie qu’il pose sur la table sans même y jeter un œil. Cette fois, il nous fait confiance !

L’avocat tente alors de se placer comme médiateur, justifiant qu’il n’a aucun intérêt dans la partie. Nous remettons le brave homme à sa place, celle de défenseur du bureau et de ses décisions. Nous sommes tous déterminés, mais nous restons calmes. Chacun peut parler sans être coupé par les autres. Seul Killofer crapahute d’un bout à l’autre de la salle, s’assoit sur une chaise à côté de Robial, revient soutenir un orateur, fait état de sa révolte. Pour qui le connaît, il est évident qu’il est dans une totale retenue. Toutefois, l’avocat en profite pour réclamer le calme et nous faire passer collectivement pour de gentils échappés d’on ne sait quelle cour de récréation… S’il vous plaît, pas de débordements, pas de noms d’oiseaux, nous sommes entre adultes, sérieux et responsables, n’est-ce pas ?

Les salariés expriment leur désaccord avec Menu et le bureau. Tour à tour, ils expliquent les difficultés d’être encadré par quelqu’un qui ne prend plus plaisir à travailler, qui est rarement présent et dont les décisions ne sont pas comprises car pas ou peu expliquées. La gestion de la « crise » par le bureau est unanimement critiquée. Deux mois après l'annonce des licenciements, les justifications chiffrées qui doivent clairement les justifier se font toujours attendre... La date de l'AG également... Des solutions alternatives aux licenciements ont pourtant été proposées par les salariés mais laissées sans réponse. Les salariés expliquent qu'ils n'ont que très peu de réaction de la part du bureau ou de Menu depuis qu'ils se sont mis en grève. Juste un contact unique pour leur reprocher d'avoir rendu publique la crise interne. L’image de l’entreprise semble vraiment de la première importance pour eux. Et pour le reste, « Il faut réduire la voilure » comme le répète Patricia… Miam, miam, ça sent l’executive woman !

Pour moi qui travaille au quotidien dans une grande entreprise de communication, c'est évident, Patricia a dû recevoir une formation en management. Elle ne répond jamais directement, mais renvoie toujours à la justification de la question posée. Très autoritaire, elle coupe la parole, désigne les gens du bout du stylo, invective pour déplacer les personnes qui gêneraient son champ de vision… Heureusement, les salariés ont réponse à tout et ne se laissent pas intimider. Et nous comprenons rapidement que cette AG secrète a été décidée du jour au lendemain pour contrer la réunion d’information qui doit exposer la situation aux auteurs et qui se tient l'après-midi même. Ils sont là pour modifier dans l'urgence les statuts de L'Association, sans convoquer un seul adhérent mais seulement une poignée de prétendus membres d'honneur, dont certains ne figurent même pas sur la liste. Les salariés ne se laissent pas faire. Ils commencent à bien connaître leur dossier. 
Robial prend alors la parole pour dire que, franchement, raisonnablement, décemment, on ne peut quand même pas avoir un stand de l’Association avec des tables vides et des panneaux « employés en grève » au festival d’Angoulême. Merci maître… Mais pourquoi pas? Patricia imagine calmer le jeu en affirmant que les licenciements sont, non pas abandonnés, mais gelés jusqu’après Angoulême. Merci patron… Mais non merci. Durant un court instant, Menu semble enfin se réveiller de sa torpeur. Il a visiblement peur que l’Association meure. Pour lui, ce serait même le glas qui annoncerait la fin de toute l’édition indépendante. Il est toujours dans sa thèse. Merci Menu… Mais réveille-toi! Finalement, nous obtenons confirmation qu’une AG se tiendra courant février, une fois la page Angoulême tournée…

Alors que la discussion s'enlise sur qui devrait être membre ou pas, Patricia se tourne vers David B. «Et pourquoi tu la ramènes puisque tu es parti de toi-même ?» David est ébranlé et a du mal à contenir son émotion. La blessure est toujours à vif. Je ne connais pas David, mais il est évident qu’il a beaucoup de pudeur et qu’il ne veut pas exposer sa rancœur en public. Cette affaire ne concerne que lui et Menu et il est très malheureux parce que Menu est juste devant lui, dos tourné… Patricia continue à laminer. Sfar s’interpose et explique que lui aussi est parti, comme Lewis Trondheim d’ailleurs, mais qu’ils ont quand même laissé leurs bouquins à l’Asso parce que cette structure représente quelque chose de plus important pour eux.

Pacôme est de plus en plus troublé par la tournure que prend la discussion. Il se lève, s’écarte de la table, tourne en rond devant la fenêtre, pivote enfin vers Menu. « Tu dois leur parler, Jean-Christophe. Mais parle, parle donc ! » Les écoutilles restent bien fermées. Rapidement, l'AG tourne court pour nous, tout a été dit, rien n'a été expliqué. Nous devons partir, l'assemblée où seront présents les auteurs doit bientôt commencer...

Reportage subjectif de Pascal Pierrey.


PS: Depuis samedi, j’ai exploré le site de ce cabinet d’avocats, Chouraqui, Gomel & Associés. Ce Cabinet intervient dans tous les domaines du droit des affaires et de la vie des entreprises en général. Deux extraits de leur rayon d'action: - Les compétences du cabinet couvrent les divers aspects des opérations de fusion et d'acquisition, de rapprochement et de restructuration d'entreprises tant en France que dans un contexte transnational. Nous conseillons et représentons des sociétés et des fonds d’investissement, ainsi que des dirigeants et actionnaires dans ce type d'opérations. - L'activité du cabinet couvre toutes les situations conflictuelles concernant la vie des entreprises et de leurs dirigeants et employés. Nous intervenons devant toutes les juridictions ou autorités judiciaires, administratives et arbitrales. Nous accompagnons nos clients à tous les stades du conflit, depuis le cadre de négociations précontentieuses jusqu’à l’issue juridictionnelle ou transactionnelle du conflit. Le cabinet intervient également en matière de droit pénal des affaires, et assure la défense d’entreprises et de leurs dirigeants, prévenus ou parties civiles.